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Manifestation de femmes contre les cadences
Les cadences infernales et la tyrannie du chronomètre sont monnaie courante dans les usines employant du personnel peu qualifié, et plus particulièrement des femmes.

Différenciation genrée au sein de l'usine

Dans l’après Seconde Guerre mondiale, on observe une entrée massive des femmes sur le marché de l'emploi et une plus grande visibilité du salariat féminin. Entre 1968 et 1975, elles contribuent pour les trois quarts à l’augmentation du nombre d’actifs. Selon les chiffres de l’INSEE, elles sont 6,7 millions d'actives en 1962, 8,1 millions en 1975, et 9,6 millions en 1982.  Les femmes ouvrières évoluent au sein de secteurs industriels diversifiés, des branches traditionnellement féminines comme l’habillement, aux industries de consommation en plein essor : la chimie, l’électromécanique et les biens d’équipement entre autres.

Elles subissent la division sexuée verticale et horizontale du travail, caractéristiques des usines employant une main d’œuvre féminine : des cadences élevées, des séquences de travail très courtes ainsi que des gestes répétitifs et très parcellisés. La ségrégation verticale des emplois habituellement rencontrée dans ces usines se manifeste par l’absence d’évolution salariale pour ces femmes. Au nom de la naturalisation des savoirs-faire dits « féminins », leurs compétences ne sont pas reconnues, tant en termes de qualification que de rémunération.

Selon une étude de l’INSEE en 1968, on dénombre 23% de femmes à des postes d’ouvrières spécialisées, pourcentage qui atteint 28% en 1975. Dans le même temps, elles sont de moins en moins nombreuses à occuper un poste qualifié, puisqu’elles ne représentent plus que 15% en 1975 quand elles étaient encore 20% en 1968.  Si les femmes connaissent ce phénomène d’entonnoir inversé, les hommes, eux, assoient leur position aux échelons supérieurs qualifiés ou d’encadrement. L’organisation du travail contribue ainsi à la violence symbolique de leurs conditions. 

Inégalités face au chômage

Alors que la barre du million de chômeurs est atteinte en 1975, les femmes, ouvrières notamment, sont particulièrement touchées par ce phénomène : avec l’irruption de la crise et la dégradation de la situation de l’emploi, elles sont les premières cibles, parce que leur emploi est encore considéré comme secondaire ou d’appoint. Le taux de chômage des ouvrières triple, passant de 6% à 19% au cours de la décennie. Ainsi, l’emploi des femmes constitue une variable d’ajustement aux yeux des acteurs politiques, banalisant le chômage féminin.

A partir de 1983, le ministère des Droits de la femme structure une campagne contre le chômage autour de la loi d’égalité professionnelle. Il promeut notamment un accès facilité des femmes, et en particulier des ouvrières, à des formations qualifiantes. En effet, leur formation scolaire et continue ne les prépare pas aux évolutions technologiques de leur outil de travail. Faute de pouvoir s’adapter, elles sont écartées de leur ancien poste de travail et ne peuvent prétendre à être embauchées sur des postes qualifiés relevant de la maintenance ou de la technique.

1er mai 1948
Dans la France des années 70 touchée par la crise et le démantèlement des usines, les femmes sont en première ligne. De nombreuses pancartes interpellent le président Giscard d'Estaing, accusé de laisser les mains libres aux patrons dans cette nouvelle phase agressive du capitalisme.

Les grévistes de Grandin en 1975
Les "Grandin" de Montreuil adoptent une stratégie de visibilisation maximale : des robes rouges immédiatement identifiables et des actions coup de poing hors de l'usine (faire irruption sur les plateaux de télévision ou dans le bureau des ministres)

Des luttes défensives dans les années 1970

Devant la menace de voir son emploi supprimé, les réactions de résistance ne relèvent pas de l’évidence. On observe un large éventail de comportements chez les ouvrières, oscillant entre résistance et résignation. Les modalités de désindustrialisation influencent de fait les réactions ouvrières. Si certaines disparitions d’usines bénéficient d’une résonance médiatique, à l’image des conflits menés par les ouvrières de chez Grandin (1975) et Sonolor (1979) en Seine-Saint-Denis, d’autres sites périclitent à bas bruit, comme les établissements Norton à La Courneuve ou Kréma à Montreuil.

Ces luttes de la deuxième moitié des années 1970 et du tournant des années 1980 sont des luttes défensives pour l’emploi, au cours desquelles le recours aux actions violentes et radicales est courant, telles que l’occupation et la séquestration des dirigeants. La quête de visibilité pour les luttes sociales impliquant des femmes contribue au choix des démonstrations, qui se veulent spectaculaires, dans deux buts : rompre l’isolement dont ces femmes auraient pu souffrir et écarter le risque de banalisation de leur cause.   

Un militantisme de circonstance qui peine à se maintenir

C’est dans cette configuration exceptionnelle, la crainte de la perte de l’emploi dans un contexte de crise, que naît un engagement chez certaines ouvrières jusqu’ici éloignées des combats militants. Face à l’urgence qu’impose la fermeture de l’usine, certaines sautent le pas, à l’image de grévistes de chez Grandin. 

Le militantisme institué et quotidien, limité à l’enceinte de l’usine et encadré par la section syndicale, rencontre de nombreux obstacles. Marie Buscatto a identifié un ensemble de mécanismes éloignant les femmes des postes à responsabilité dans les structures fédérales et confédérales : ceux-ci mettent systématiquement en jeu la disponibilité des personnes en dehors du contexte de l'usine. Le militantisme requiert du temps, un temps que les ouvrières n’ont pas puisqu’elles sont déjà contraintes par le travail domestique en plus du travail à l’usine.

Si la lutte produit parfois des bouleversements intimes, comme oser s’affranchir de la tutelle masculine, l’engagement des ouvrières évolue différemment entre celles qui entrent dans le militantisme à l’occasion de la lutte contre la fermeture de leur usine, et celles qui possèdent une expérience et un parcours militant solide. L’éclatement du collectif advient généralement dès la fin des luttes sociales, et parfois même durant le conflit, ne permettant pas la structuration d'un mouvement sur le long terme.

Mathilde Angeloni
Les figures qui émergent dans les luttes ont souvent une expérience militante antérieure, comme deux des principales animatrices de la lutte à Grandin, Mathilde Angeloni et Evelyne Vanderheym, militantes politiques envoyées en usine. Les ouvrières peu qualifiées qui rejoignent dans la lutte peinent quant à elles à maintenir un engagement syndical dans la durée.

 

 

 

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