Cannes 1946, Cannes 1947 : la CGT aux marches du Palais
Par Tangui Perron
Enfant tardif du Front populaire, le Festival de Cannes aurait dû voir le jour le 1er septembre 1939, afin de concurrencer le Festival de Venise régenté par le pouvoir fasciste, lui-même sous influence nazie1. La guerre balaya cette esquisse quasi achevée. La deuxième et véritable naissance du festival international du film a lieu en 1946 et 1947, dans des conditions précaires et particulières, au croisement d’un élan populaire local et de mobilisations nationales, professionnelles, syndicales et politiques, et alors que l’administration du cinéma se renouvelle complètement. Ce renouveau et cette participation populaire et syndicale peuvent être symbolisés par l’attribution du Prix du Jury et du Grand Prix lors du Festival de Cannes 1946 à La Bataille du rail de René Clément, ode à la Résistance des cheminots produite par la Coopérative générale du cinéma français, dont on oublie parfois encore aujourd’hui la forte base cégétiste2.
La participation de la CGT au démarrage du Festival se situe à deux niveaux : localement et nationalement. Si ce dernier point est relativement connu (la Fédération nationale du spectacle CGT fit partie dès 1946 du Conseil d’administration du festival pour ne plus le quitter), il y aurait comme une chanson de geste contant la première édition du Festival de Cannes en 1946 et surtout la construction du Palais en 1947, une épopée ouvrière où il serait question de « boulons qui valent de l’or », de tapis ou de rideaux forcément rouges cousus dans le local de la CGT ou du PCF, de « mains blanches » se couvrant d’ampoules en maniant, selon les versions, la truelle ou la brouette.
Avant de chanter l’épopée de ce petit peuple constructeur, il est cependant nécessaire de planter rapidement le décor politique local. Le Docteur Raymond Picaud, « médecin des pauvres », élu socialiste de longue date à Cannes (depuis 1919), entré en Résistance en 1942, est élu à la tête d’une liste d’union de la gauche lors des premières élections municipales libres de l’après guerre. Le 17 mai 1945, le nouveau maire déclare, de manière peut-être un peu optimiste : « Ces élections ont montré que ce qu’il est convenu d’appeler la « Gauche » a la majorité à Cannes et je suis certain que par une France de gauche nous pourrons rendre le pays plus heureux »3.
Après avoir reçu Philippe Erlanger, haut fonctionnaire qui avait porté avec ardeur le projet dès 1939, le maire déclare encore, le 23 juin 1945 (cela serait comme une sorte d'appel de Waziers cannois) :
« Du succès de cette manifestation dépendent l’avenir et la prospérité de notre ville. Certaines difficultés sont à vaincre : la main d’œuvre pour mettre en état nos jardins et les plages du boulevard Jean Hibert jusqu’au Palm Beach. Que les cannoises et les cannois, volontairement et bénévolement, dans un magnifique esprit civique, mettent à la disposition de la ville quelques heures de loisirs. Unissons nos initiatives, nos efforts, nos sacrifices, pour réserver au monde une réception digne de lui.»
Cet appel fut entendu. Si la direction de l’équipe municipale n’est pas particulièrement jeune, elle sait fédérer les jeunes des milieux populaires. Les apprentis du centre de formation professionnelle de La Bocca surent ainsi se mobiliser, à l’instar des ouvriers des Aciéries du Nord (ADN) de Cannes La Bocca. En 1946, une maison des jeunes occupe temporairement un étage du Cercle nautique, un des symboles de la collaboration pendant la guerre. Cet appel au bénévolat ne bénéficia pas qu’à la construction du Palais, il concerna d’abord certains boulevards, plages et jardins de Cannes. Ces premiers travaux mirent en valeur l’environnement immédiat du casino municipal, édifice où eut lieu, à partir du 20 septembre 1946, la première édition du festival du film.
Sans doute faudrait-il tenter d’arracher à l’oubli des noms, simplement des noms, liés à des métiers et à des tâches, à l’instar de ce que l’écrivain qu’Eric Vuillard a réussi avec son roman 14 juillet : extraire des archives tout un petit peuple, une masse parisienne encerclant la Bastille. Il faudrait citer, parmi un peuple cannois mobilisé et constructeur, Françoise Casanova, Thérèse Bertinetti, ancienne agent de liaison FTP dont le mari a été assassiné par les nazis et qui se souvenait avoir cousu une robe de gala pour une actrice, Aimé Falleni, cheminot, secrétaire de l’Union Locale CGT, Marius Besson, ébéniste, (« pendant 3 jours et 3 nuits, j’ai mis des fleurs sur un char représentant une colombe volant sur une mappemonde »), Albert Lieutier, avocat et conseiller municipal qui a donc manié la brouette ou la truelle, Marcel Barre (quelques décennies après 1947, il parlait de « ruche démente »). Il faudrait aussi nommer les frères Ange et Joseph Porcheddu (âgés de 16 ans lors de la construction du Palais de la Croisette et dont la mémoire a souvent été sollicitée : « Dans la journée, on travaillait comme serruriers, on faisait toute la ferraille. Le soir, gratuitement, on portait des poutres, on faisait le mortier. ») ou Albert Albis, responsable de la CGT aux « Ateliers du Nord » : « La mairie nous a passé commande de quatre poutres de 80 tonnes chacune qui n’existaient pas à l’époque (…). Nous avons pu réquisitionner des camions militaires pour aller chercher du bois de levage en Corse. Finalement les poutres ont été fabriquées et ont soutenu le Palais de la Croisette jusqu’à sa démolition ».
Cette mémoire générationnelle et militante a commencé à émerger environ trente-cinq ans plus tard, au moment où le Palais de la Croisette était démoli dans une relative indifférence, malgré une campagne de mobilisation qui n’eut qu’assez peu d’échos. Elle fut plus ou moins ravivée lors de différents anniversaires (en 1987, 1997 et 2007). Ces souvenirs menacés furent généralement recueillis par des journalistes communistes des Alpes-Maritimes, tel Philippe Jérome, journaliste au Patriote Alpes-Côte d’Azur et longtemps correspondant de l’Humanité ou Pierre Barbancey, aujourd’hui grand reporter au sein du quotidien fondé par Jaurès4.
S’agit-il d’une mémoire subalterne ? Il ne s’agit pas en tout cas de mémoires de « subalternes». Ces travailleuses et travailleurs, qu’ils soient simples adhérents de telle ou telle organisation ou militants chevronnés, dirigeants locaux des organisations ouvrières, savaient qu'ils participaient à un moment historique au sein d’un groupe ou plutôt d’une classe consciente de sa mission.
Reste que construire le Palais de la Croisette en moins de six mois fut un exploit, même s’il fut ouvert en septembre 1947 sans être réellement achevé. Cette anecdote est restée dans les mémoires : le maire fit monter sur scène les ouvrières et ouvriers bénévoles pour les faire acclamer par les festivaliers. Le cinéaste scientifique et éminent cinéphile Jean Painlevé5 déclara à ce propos et à propos du Palais :
« Le seul fait de l’avoir édifié en quatre mois et avec les difficultés matérielles que l’on connait me semble merveilleux. Les ouvriers se sont donnés de tout cœur à leur tâche. C’est ce qui se produit toujours quand ils savent qu’ils participent à une œuvre utile au pays ».
Construire aussi vite un palais dans les conditions très précaires de l’après guerre était une prouesse qui ne nécessitait pas uniquement le concours d’une main-d’œuvre enthousiaste. Il fallait des capitaux, des matériaux, une décision et des soutiens politiques. Si les dernières heures de l’Occupation furent tragiques et si plusieurs bâtiments de la ville furent endommagés, Cannes n’est pas Le Havre, Royan ou Lorient – c’est à dire un amas de ruines. La ville ne put récupérer que lentement toutes ses capacités hôtelières mais ses finances étaient saines. Une souscription publique lancée par la mairie fut couronnée de succès, en recevant entres autres le soutien des syndicats patronaux du bâtiment, de l’hôtellerie ou de la boulangerie – plus généreux que celui de la pharmacie.
Le maire de Cannes était aussi conseiller général, grâce au soutien des communistes locaux – ce qui n’alla pas sans remous dans son équipe. Le conseil général soutint financièrement, dès sa création, le festival. Le président du conseil général des Alpes-Maritimes était alors le niçois Virgile Barel, figure historique de la vie politique régionale, aussi député communiste au sein de l’Assemblée constituante puis de l’Assemblée nationale. A Paris, à l’Assemblée et au sein des ministères, Virgile Barel, à l’instar de son collègue et camarade Henri Pourtalet, député de Cannes et horticulteur de son état, s’avérait être un zélé défenseur des intérêts du festival naissant.
Ce que les mémoires militantes ont rappelé, ce que les édiles ont proclamé, est aussi confirmé et précisé, voire amplifié par les archives6. Celles du très actif Virgile Barel recèlent des interventions diverses et variées, tant pour obtenir des prêts, des matériaux et des véhicules pour la construction du Palais, que pour écarter la ville de Monaco un moment sur les rangs, ou obtenir la confirmation du soutien des ministères concernés – en particulier les ministères de l’Information et des Affaires Etrangères. Celui qui fut doyen de l’Assemblée nationale dans les années 1970, pouvait, au nom du maire de Cannes, demander au Ministre de l’Armement Charles Tillon que fût organisé un meeting aérien ou à l’ambassadeur soviétique un match de foot avec l’équipe du Dynamo de Moscou. Le député communiste se fit aussi le porte-voix du maire demandant, pour la durée du festival, une suppression de la taxe sur l’hôtellerie de luxe et de la taxe sur les bénéfices.
On le sait, cet élan unitaire, marqué à gauche, ne dura qu’un temps – en particulier dans la région. A l’automne 1947, après le festival et les élections municipales, un pharmacien gaulliste, Jean-Charles Antoni, succède au médecin de gauche ; plusieurs mois plus tard le Conseil général change de couleur politique. Il n’y eut pas, pour des raisons budgétaires et peut-être diplomatiques, voire politiques, de festival en 1948 et 1950. Contrairement à 1939, l’industrie cinématographique américaine ne souhaitait plus qu’il y ait deux festivals de cinéma en Europe et il était délicat de concurrencer directement, aux mêmes dates, le festival cinématographique d’un pays redevenu démocratique (Venise). En 1948, l’année sociale commence avec la manifestation populaire, corporative et syndicale, pour la défense du cinéma français menacé par une annexe des accords Blum-Byrnes7 et s’achève par la grève des mineurs terriblement réprimée, alors que se renforce la censure cinématographique. Les années unitaires et bâtisseuses de l’après guerre seraient donc irrémédiablement et rapidement balayées par les déchirures de la Guerre froide. Heureusement, ce n’est peut-être pas si simple. La mobilisation de début 1948, symbolisée par les photos de plusieurs vedettes du cinéma regroupées sous des pancartes, déboucha sur une première loi d’aide au cinéma français, votée à l’unanimité du Parlement. D’abord alertés par les professionnels du cinéma, la CGT et le PCF mirent leur capacité d’organisation au service de cette mobilisation qui intégra la foule des spectateurs. Les spectateurs se muaient ainsi en une force politique, à l’instar de ce que souhaitaient Les amis de Spartacus et Léon Moussinac en 1928 ou la coopérative Ciné-Libertté sous le Front populaire. Le cinéma français, encore aujourd’hui, doit beaucoup à cette mobilisation et à cette première loi d’aide qui conforta les professionnels du cinéma et leurs organisations syndicales comme interlocuteurs légitimes auprès de l’administration du cinéma. Comme la CGT était membre du comité d’organisation du festival, la Fédération du Spectacle, très peu affectée par la scission avec Force ouvrière en 1947-1948, fut légitimement nommée membre du conseil d’administration du Festival de Cannes dès cette si particulière création. La fédération est d’ailleurs toujours membre du C.A. du festival, comme elle fut membre du C.A. du Centre national de la cinématographie, aussi créé en 1946. Il n’y a donc pas qu’une seule ligne en histoire ainsi que le présupposait Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison8.
On doit aussi au penseur et dirigeant politique italien la notion de « classes subalternes » à laquelle il a été fait plus haut allusion. L’épopée prolétarienne du festival de Cannes (en ses origines), par l’identité sociale et politique de ses acteurs et ses actrices, ne renverrait pas à cette notion9. Remarquons cependant qu’à la fin de la notice biographique de Virgile Barel au sein du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (« Le Maitron »), Elo Barel, institutrice et militante, épouse du dirigeant communiste, n’a le droit qu’à une ligne vague et stéréotypée10. Dans la correspondance entre le docteur Picaud et Virgile Barel, plusieurs indices semblent pourtant indiquer qu’Elo Barel a occupé un rôle important dans la création et la mobilisation autour du festival. Il est temps de rendre l’histoire sociale moins machiste, comme il est nécessaire d’intégrer dans l’histoire de la création du Festival de Cannes et les classes populaires et le mouvement ouvrier.
1 ⇡ Comme l'a démontré Olivier Loubès, le festival de Cannes a d’abord été pensé par le ministre Jean Zay et ses collaborateurs antimunichois pour s’opposer au festival de Venise. Ce projet bénéficiait du soutien de l’industrie cinématographique américaine dont l’expansion était combattue en Italie par le pouvoir fasciste et, également, du soutien de l’hôtellerie cannoise. (Olivier Loubès, Cannes 1939, le festival qui n’a pas eu lieu, Armand Colin, 2016).
2 ⇡ Le grand opérateur Henri Alekan, Résistant et syndicaliste, a signé l’image du film.
3 ⇡ Le commissaire des Renseignements Généraux au sous-préfet, le 25 mai 1945 : « A Cannes, cité essentiellement bourgeoise, qui a toujours été administrée par des élus appartenant à des élus modérés, où la classe ouvrière est en nette minorité, l’opinion publique ne s’attendait pas au succès important réalisé par la liste commune qui groupe des partis de gauche et d’extrême gauche. La nouvelle municipalité est le reflet exact de la délégation générale, maintenue par la consultation populaire et nettement à gauche». (Source : Alain Ruggiero (dir), Histoire de Cannes, Privat, 2011).
4 ⇡ Pierre Barbancey, «Les bâtisseurs du Palais», l’Humanité-Dimanche, n°172, 1/5/1997.
5 ⇡ Jean Painlevé fut nommé à la tête de l’administration provisoire du cinéma par le Comité de Libération du Cinéma français (CLCF) avant d’être rapidement remplacé par Michel Fourré-Cormeray (premier directeur du Centre national de la cinématographie), malgré les protestations de la CGT.
6 ⇡ Longtemps déposées à Nice au sein de l’Union départementale CGT, les archives de Virgile Barel qui concernent le festival de Cannes sont aujourd’hui consultables au sein du fonds « Virgile Barel » des Archives départementales des Alpes-Maritimes. Aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis, les archives de Charles Chézeau, syndicaliste du Spectacle et ancien résistant, gardent traces de la participation de la Fédération Nationale du Spectacle CGT à la naissance du festival.
7 ⇡ Sur ce sujet, voir le film Défense du cinéma français, dans le chapitre Des métiers, des luttes.
8 ⇡ Partir du point de vue d’une « seule » ligne de mouvement progressiste selon laquelle toute acquisition nouvelle s’accumule et devient la prémisse de nouvelles acquisitions, est une grave erreur : non seulement les lignes sont multiples, mais il se produit des pas en arrière dans la ligne «la plus» progressiste ». Antonio Gramsci. 15ème Cahier de prison, Gallimard 1990.
9 ⇡ « La classe ouvrière est opprimée, elle n’est pas subalterne. (…) Les subalternes ne peuvent pas parler ». Gayatri Chakravorty Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ?, éditions Amsterdam, 2009.
10 ⇡ « Depuis 1929, sa femme, Hello (sic), était associée à toute sa vie de militant ».














