REUNION 67
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- Réalisateur.ice.sJean-Michel HUMEAU
- Année(s)1967 précisément
- Lieu(x)La Réunion (974)
- Durée00:23:00
- ColorationNoir & Blanc
- FormatFilm 16 mm
- SonSonore
Film tourné sur l’île de La Réunion en 1967 par Jean-Michel Humeau (à l’image) et Robert Destanque (au montage), sous les pseudonymes de Jo et Fredy Kant, à l’occasion des élections législatives de 1967, afin de rendre compte du contexte politique de l’époque et de l’émergence des mouvements indépendantistes. Le film documente la campagne électorale marquée par l’affrontement entre Paul Vergès et Michel Debré, ainsi que les tensions sociales et économiques qui traversent l’île dans les années 1960, dans un contexte de fortes inégalités et de dépendance vis-à-vis de la métropole. Il met en lumière la persistance de rapports de domination hérités de la période coloniale, particulièrement visibles dans l’organisation de l’économie sucrière : concentration foncière, poids des grandes plantations de canne à sucre et conditions de vie précaires des travailleurs agricoles, révélant les limites de la départementalisation et les contradictions du modèle d’intégration à la France.
« J’ai été contacté par des gens que je connaissais, entre autres Jacqueline Meppiel. J’ai rencontré une proche de Jacques Vergès, et qui tenait un restaurant appelé Le Requin chagrin, place de la Contrescarpe, où j’habitais moi-même. On m’a demandé si j’acceptais d’aller filmer les élections de 1967 à La Réunion, auxquelles se présentait Paul Vergès face à Michel Debré. Je suis parti. On m’a assuré la pellicule et le voyage. Je n’étais pas tout à fait seul : je suis parti avec Jean-François Chevalier, qui assurait la prise de son. […] J’ai dû rester une quinzaine de jours à La Réunion. Lors de l’un des discours de Paul Vergès, j’ai failli perdre la vie : un nervi m’a lancé un caillou gros comme ça, qui a ricoché sur le magasin de la caméra. S’il m’avait atteint à la nuque, j’étais cuit. Une fois monté, le film n’a connu aucune diffusion. J’en ai remis une copie au Parti communiste italien, à la société de production Unitelefilm, par l’intermédiaire de Sergio Spina. »
(Jean-Michel Humeau, interviewé à Paris le 22 avril 2025 par Federico Lancialonga).
La copie 16 mm du film a été conservée par Unitelefilm, puis par l’AAMOD (Archivio Audiovisivo del Movimento Operaio e Democratico) à partir de 1979, qui en a assuré la numérisation en 2018. En 2025, Ciné-Archives et l’AAMOD ont signé un accord permettant à ce film de voir enfin le jour.
Après Sucre amer, réalisé en 1962 par Yann Le Masson, qui ne sera projeté que clandestinement pendant dix ans, l’État lui refusant l’autorisation de distribution, c’est le deuxième film qui présente la lutte communiste anticoloniale sur l’île.
« 1967 marque le retour de Paul Vergès, Secrétaire général du parti communiste réunionnais, qu’il a cofondé en 1959, sur la scène publique. En effet, en mars 1964, il entre en clandestinité car il refuse la condamnation à trois mois de prison pour diffamation pour des articles dénonçant la responsabilité du gouvernement dans la torture en Algérie Il veut aussi démontrer que son parti est suffisamment ancré et soutenu par le peuple réunionnais pour qu’il échappe à la police et continue d’exercer ses responsabilités politiques. En juillet 1966, il se constitue prisonnier. Transporté en France, il bénéficie d’un non-lieu de la Cour de sûreté de l'État mais est assigné à résidence en France. Autorisé à revenir dans son pays en décembre 1966, il se présente aux élections législatives de 1967. Michel Debré, fervent anticommuniste et partisan de l’Algérie française, député de La Réunion depuis 1963 grâce à la fraude, fait de sa candidature une affaire personnelle, décrivant la campagne électorale en termes racialisés, celui d’un combat entre le coq gaulois (lui-même) et le coq chinois (Vergès).
(…)
Le film s’ouvre sur un rassemblement avec Paul Vergès, au cours duquel ce dernier revient sur l’extraordinaire solidarité du peuple réunionnais qui lui a permis d’échapper à la police pendant 28 mois, et cela, en dépit des menaces gouvernementales de condamner celles et ceux qui l’aident à 3 millions de francs d’amende et 3 ans de prison, lui-même étant menacé de dix ans de travaux forcés. Il parle des perquisitions à son domicile et dans les maisons où ses enfants passaient des vacances, des réunions qui ont continué de se tenir avec des militants et des sympathisants où se discutaient le programme et les institutions d’une future Réunion autonome démocratique et populaire, l’objectif du PCR depuis 1959. Il dénonce la fraude, les injustices, la misère et le néocolonialisme, parle de la terre qui, aux mains des gros usiniers et grands propriétaires blancs, prive le peuple réunionnais de ses ressources.
Debré met Vergès au défi d’accepter un débat contradictoire entre le « coq gaulois » et le « coq chinois » dans la ville de Saint-Louis. La droite affrète des bus pour faire venir ses sympathisants. Le jour dit, entre 10 à 12 000 personnes se pressent sur la place. Debré, accompagné d’hommes de la Droite locale dont d’anciens pétainistes, est ravi. Mais au moment où il prend la parole, la foule brandit des pancartes « À bas la fraude ! », « Vive l’Autonomie » et crie « Vive Vergès ! », « Vive l’Autonomie ! » Debré, d’abord stupéfait, se déchaîne et hurle « Vergès est mort ! Le communisme est mort ce soir à St Louis ! Les images, très rares, de cet affrontement, montrent CRS et nervis s’acharner sur des militants communistes.
Le film revient sur une réunion communiste publique. Une foule en liesse, chantant l’Internationale, écoute Paul Vergès se moquer de Debré et de la déconfiture du coq gaulois, célébrer la démonstration que le peuple réunionnais a donné aux fraudeurs à St Louis, et dénonce l’État français colonial.
Réunion 67, avec Sucre amer en 1963 et Maloya pour la liberté en 1979, constituent un triptyque exceptionnel de films sur les luttes communistes anticoloniales à La Réunion. Exceptionnel, car l’histoire du mouvement de masse autour du parti communiste réunionnais a été effacé de l’histoire décoloniale. Mais aussi, très rares sont les images filmées de cette époque : les chaînes de télévision locale et la presse aux mains du pouvoir ne donnaient jamais la parole aux dirigeants communistes et syndicalistes. Vergès et ses camarades seront interdits d’antenne jusqu’en 1981.
Or, ce parti, sous le nom de communiste, réussit à mobiliser et organiser une grande partie du peuple réunionnais, dans un contexte de guerre froide violemment anticommuniste et violemment contre la décolonisation.
Réunion 67 est un témoignage précieux sur l’effort que l’État français a toujours déployé contre toute demande de souveraineté des peuples qu’il a colonisés, et de ceux qu’il continue de maintenir sous sa domination. C’est aussi un témoignage précieux pour l’histoire globale des luttes décoloniales. »
Françoise Vergès, 2026.
Lieux de consultation : Ciné-Archives, AAMOD














